24. avril 2026
Je ne suis pas adaptée au monde du travail et pendant longtemps, j'y ai cru
🏷️ Rubrique : Ce que j'ai vécu
Sur le masque, le silence et ce que le corps finit par dire quand on n'écoute plus rien.
"Je ne suis pas adaptée à ce monde."
Pas une fois. Pas dans un moment de faiblesse passager. Pendant des mois cette phrase tournait en boucle dans ma tête. En allant travailler. Sous la douche. Le soir, les yeux ouverts dans le noir.
Je la croyais profondément. Je pensais que quelque chose en moi était cassé, une incapacité fondamentale à supporter ce que les autres semblaient encaisser sans broncher. Trop sensible. Trop intense. Trop tout, pour un monde qui valorisait la résistance, la performance, l'imperméabilité.
Alors j'ai fait ce que font beaucoup de gens dans cette situation. J'ai mis un masque.
Pas un masque visible. Pas une double vie. Quelque chose de plus insidieux ; le masque social. Celui qu'on enfile chaque matin sans même s'en rendre compte. Sourire en entrant dans la salle de réunion quand on n'en a aucune envie. Répondre "ça va" quand ce n'est pas vrai. Être cordiale avec les personnes dont les comportements vous détruisent, parce que l'alternative, dire la vérité semble encore plus dangereuse.
J'ai souri. J'ai serré les dents. J'ai persuadé mon esprit que ça allait.
Et mon esprit a finit par croire ce qu'il entendait. Pendant un temps.
Porter un masque trop longtemps ne vous sauve pas. Ça vous efface.
Il ne protège pas. Il isole. Il creuse une distance entre ce qu'on ressent et ce qu'on s'autorise à reconnaître. Et progressivement, cette distance devient si grande qu'on ne sait plus faire confiance à ses propres perceptions. On doute de ses ressentis. On se remet en question perpétuellement. On entend une critique et au lieu de l'évaluer, on y croit. Parce qu'on a déjà intégré l'idée qu'on est le problème.
C'est ça, le vrai dégât. Pas ce qu'on vous fait. Ce que vous commencez à croire sur vous-même.
On m'a dit que j'avais une mauvaise organisation. Que mon épuisement était anormal. Qu'une personne compétente n'aurait pas eu ces difficultés. On a minimisé ce que je décrivais. On a retourné la situation. On m'a fait douter de ma propre perception de la réalité, au point que je ne savais plus, parfois, où était ma vérité. Je culpabilisais d'exister telle que j'étais. Je culpabilisais d'être épuisée. Je culpabilisais de ne pas être assez.
Et le pire, c'est que ça arrivait quand même à me faire douter. Même quand quelque chose en moi savait que ce qu'on me disait résonnait faux.
Mon corps, lui, ne doutait pas.
Le corps ne ment pas. Il accumule en silence ce que l'esprit refuse d'entendre, et un jour il présente la facture. Pour moi, c'est arrivé progressivement, des maladies en cascade, une après l'autre, tous les mois. Puis une gastrite qui menaçait de devenir un ulcère. Puis une sinusite si violente que j'étais alitée, la mâchoire bloquée, les dents si douloureuses que je voulais me les arracher. À bout de souffle, à bout de tout.
Ces maladies en cascade, je les mettais d'abord sur mon fils, né quelques mois plus tôt. Sur la fatigue du post-partum. C'était plus simple à accepter.
Mais l'épuisement, lui, était là bien avant. Avant la grossesse. Avant la naissance. Il s'était installé progressivement, année après année, dans un environnement qui me demandait de sourire, de tenir, de faire semblant.
La vérité, c'est que mon organisme refusait de continuer à absorber ce que mon esprit acceptait encore de subir. Mon corps avait pris la décision à ma place. Il avait dit stop quand je n'y arrivais pas moi-même.
C'est là que j'ai compris que ce n'était pas de la fragilité. C'était de la résistance, une résistance que j'avais poussée trop loin, trop longtemps, au mauvais endroit.
Ce que j'ai vécu a un nom. Ça s'appelle de la maltraitance professionnelle.
Des comportements protégés par l'organisation. Une hiérarchie qui minimise, qui retourne la situation, qui te fait douter de ta propre perception. Le mode survie activé depuis bien trop longtemps. Et quand on est éteinte, vraiment éteinte, remettre la lumière n'est pas une question de volonté. C'est une reconstruction. Qui prend des jours, des mois, parfois des années. Réapprendre à s'écouter. Retrouver le goût des choses. Reprendre confiance dans ses propres ressentis.
Je suis en plein dedans, encore. Je ne vous écris pas depuis l'autre rive. Je vous écris depuis le milieu du chemin, parce que c'est là que c'est le plus utile.
Ce que j'aurais eu besoin d'entendre à l'époque et que personne ne m'a dit, c'est que ce n'était pas moi le problème. C'était ce qu'on m'avait appris à croire.
L'empathie n'est pas ce qui m'a fragilisée. C'est ce qui m'a permis de tenir aussi longtemps et c'est ce qui, aujourd'hui, me permet de comprendre ce que j'ai vécu, ce que je vis encore, et ce que traversent ceux qui se reconnaissent dans ces mots.
Ce blog existe pour ça. Pas pour avoir des réponses à tout. Pas pour vous proposer cinq étapes vers une vie meilleure. Mais pour nommer ce qui se passe avec précision, avec honnêteté, depuis l'intérieur. Pour vous accompagner dans la réflexion. Et peut-être, sur le chemin de la reconstruction, vous faire sentir un peu moins seuls.
Parce que nommer les choses, c'est déjà arrêter d'en être la victime silencieuse.
Si cette phrase résonne en vous si vous vous êtes déjà répété que vous n'étiez pas fait.e pour ce monde, vous êtes exactement là où vous devez être.
— Caroline
Est-ce que vous vous êtes déjà dit cette phrase ?
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